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LE SALARIAT, ESCLAVAGE
ULTRA-MODERNE


Les petits-enfants de nos petits-enfants ne feront pas bien la différence entre notre époque et le temps de Charlemagne ou de Clovis. C’est ainsi, mais essayons du moins de ne pas mériter cela. La tâche sera difficile. Parlons par exemple du travail salarié. La guerre fait rage : d’un côté les adeptes de la réduction du temps de travail, de l’autre les esclavagistes, ceux qui croient encore que leurs employés leur appartiennent. Les seconds ont fait de savants calculs et jurent avoir démontré que notre Nation va disparaître corps et biens si la durée de travail hebdomadaire passe à trente-cinq heures. Ils ont une calculette à la place du cerveau. Même la mémoire leur fait défaut. Ils pourraient se souvenir que nos parents ou nos grands-parents ont travaillé quatre-vingts heures par semaine et que la France n’a pas sombré dans le néant. Mais ce qui leur fait le plus cruellement défaut, c’est le cœur ; si ce n’est pas le cœur, je n’arrive pas à comprendre comment ils osent décider ce que leurs concitoyens doivent faire de leur vie. L’abolition de l’esclavage, cela signifie qu’on devient libre de faire ce qu’on veut de sa vie, n’est-ce pas ?

Le temps de travail théorique est en train de passer de trente-neuf à trente-cinq heures hebdomadaires, et les salariés sont mis en face d’un choix : ou bien ils bénéficient d’un après-midi par semaine pour se reposer dans un parc, ou bien ils vont comme d’habitude au travail et avec l’argent gagné, ils pourront s’offrir une psychothérapie pour soigner une blessure nouvellement nommée ‘harcèlement moral par supérieur hiérarchique’. Qui peut leur reprocher leur lucidité ? La philosophe Simone Weil pensait il y a une demi-siècle que les patrons refusaient le principe du travail à mi-temps par crainte que dans leur mi-temps de repos, les salariés ne trouvent le temps de réaliser qu’on les prend pour des oies. Cette étape est en train d’être franchie. Les patrons des grandes entreprises tentent une dernière fois d’impressionner la classe ouvrière avec leurs démonstrations chiffrées ; seulement, les ouvriers d’aujourd’hui ont appris à compter ; et en même temps qu’ils ont appris à compter, ils ont appris à lire. De plus, par un heureux hasard, si le hasard existe, Internet a fait son apparition. Internet, c’est la mondialisation des idées. Aux Etats-Unis, un mouvement contre l’asservissement des travailleurs est déjà en marche. Ses militants suivent l’exemple de la philosophe Ayn Rand qui a prévenu : « Je ne reconnais à personne le droit de s’approprier une minute de ma vie. Ceci devait être dit. Le monde est en train de périr à cause d’une orgie de sacrifice de soi.» (The Fountainhead)

Les patrons ne peuvent concevoir leur réussite qu’en termes d’argent, et ils sont tellement occupés à en gagner que la meilleure partie de leur intelligence s’atrophie au point d’atteindre la taille d’un grain de riz. Ils ne peuvent plus dorénavant imaginer que d’autres sachent trouver le bonheur ailleurs que dans l’argent. Voir des hommes leur obéir au doigt et à l’œil, voilà la source de jouissance chez ces gens-là.

Voyons ce que c’est qu’être salarié : c’est d’abord consacrer à un autre huit heures par jour, c’est-à-dire l’essentiel de son énergie. A ces huit heures, il faut rajouter une heure de trajet, le temps de récupération, le temps passé dans la salle de bains le matin pour être présentable, le réglage de la sonnerie du réveil et le stress dû à la crainte de perdre son emploi si le réveil ne sonne pas. Le week-end, il faut faire les achats de nourriture pour la semaine suivante, car le patron soutire notre énergie mais ne paie pas la nourriture qui permettra de la régénérer. Nos revenus ne sont pas nos revenus. Ils sont faits pour recharger les batteries. Il faudra aussi visiter un salon automobile car la voiture est souvent indispensable. Le patron nous demande de nous déplacer sur le lieu de son entreprise mais, en règle générale, ne paie pas plus les frais de transport que le temps passé en chemin. L’entretien de la voiture, l’assurance de la voiture, tout cela est encore aux frais du salarié.

En vérité, cette longue liste des coûts occasionnés par l’emploi n’est qu’un aperçu du prix à payer. Il y a encore plus grave : les divers problèmes engendrés par la vie professionnelle continuant à les poursuivre, ce n’est pas pendant huit heures que les salariés sont directement ou indirectement absorbés par le travail mais pendant au moins douze heures. A ces douze heures, il faut rajouter le sommeil réparateur, il reste donc quatre heures si l’employeur n’exige pas qu’on améliore ses compétences chez soi pour ‘mériter’ l’emploi à vie.

Pour évaluer le tribut payé par le salarié à son patron, il faut l’interroger, lui demander à quoi il rêvait quand il avait dix ans et calculer le profit qu’il aurait représenté pour son pays s’il avait accompli ce pour quoi il était né, ce qu’il aurait apporté à l’humanité si ses professeurs l’avaient encouragé et lui avaient expliqué les mille manières de se réaliser pleinement. Au lieu de s’engager dans l’humanitaire, tel employé est comptable et calcule les profits de son employeur fabricant en armement ; tel autre est une couturière en confection qui aurait rêvé de se consacrer entièrement à l’éducation de son enfant pour lui donner le meilleur avenir possible, mais qui a donné sa vie à la fabrication de sous-vêtements en dentelle.

Je sais que certains prétendent que les salariés ont choisi leur vie, qu’ils se sont déterminés en pensant que c’était la meilleure option possible et que le montant du salaire à été accepté par la signature d’un contrat. Le discours était exactement le même du temps de l’esclavage des Noirs. Et les propriétaires d’esclaves juraient que l’économie du pays s’écroulerait sans la division des humains en maîtres et esclaves. Ensuite, le contrat de travail n’est qu’un simulacre de contrat ; en fait, la signature est pratiquement toujours extorquée. C’est la mort dans l’âme qu’on signe. On signe comme on se prostitue. Il faut regarder les choses comme elles sont : les uns monnayent les vies des autres contre une poignée d’euros qui permettent de restaurer l’énergie indispensable pour assurer le labeur du lendemain. Et cela, on y est tellement habitué que tout le monde ou presque en accepte le principe ; le contestataire est un destructeur, un esprit négatif.

Encore un détail : le travail est par lui-même une contribution à la richesse du pays ; et plus vous travaillez, plus votre impôt est élevé, c’est-à-dire que l’Etat pratique la double taxation, très semblable à la double peine que connaissent bien les étrangers.

Le salariat est sans aucun doute l’esclavage des temps modernes. Effectivement, il n’y a pas torture, pas de blessure apparente ; on vient tout juste de mettre des mots sur le harcèlement sexuel et le harcèlement moral. Et l’endoctrinement est si profond que tous revendiquent le droit au travail au lieu de revendiquer le droit de vivre. Est-il acceptable que tout soit régenté par les besoins de l’estomac ? La question est de savoir qui nous sommes. Si le peuple est d’avis que réfléchir est superflu, nous ne sommes pas très différents des animaux, rien d’étonnant à ce que nous ayons des vies d’esclaves. Mais si c’est une vie d’hommes libres que nous voulons, nous ne pouvons pas laisser notre estomac accaparer nos pensées et vivre pour une cause qui n’est pas la nôtre.

Le travail au service des ambitions d’autrui, la publicité envahissante, les pollutions de toutes sortes, l’obligation permanente d’être à la hauteur des attentes de l’entourage réduisent à néant toutes les tentatives pour prendre son destin en main, ainsi que tout espoir de voir le génie s’épanouir dans les esprits.

Le droit aux moyens d’existence respectueux de l’éthique et conformes à nos convictions doit remplacer le droit au travail dans la Constitution, afin que chacun puisse être le maître de sa Destinée.


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