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L’INTELLIGENCE ET LE CERVEAU


J’ai vu pas mal de personnes de bon sens qui se sont embarquées dans la vie avec pour seul bagage le certificat d’études primaires. J’ai aussi vu pas mal de professeurs d’université à qui le bon sens manquait. A ce que j’ai pu remarquer, le bon sens est une qualité sans lien avec l’aptitude à poursuivre des hautes études. J’ai appris à l’école qu’une personne intelligente, c’est quelqu’un qui comprend vite et bien, mais dans le langage courant, on dit plutôt qu’il est intelligent de quelqu’un qui a pris une sage décision au bon moment. Alors, qu’est-ce que l’Intelligence ?

Pour renouveler les richesses économiques du pays, nos dirigeants confient à des chasseurs de têtes le recrutement des plus performants d’entre nous. Etre performant suppose une énergie débordante associée à un cerveau de grande capacité. Nous sommes invités à admettre qu’un cerveau de grande capacité est la marque de l’intelligence . Je l’ai cru jusqu’à l’âge de quinze ans ; jusqu’au jour où j’ai rencontré à l’école un élève qui se montrait aussi sot dans la cour de récréation qu’il était brillant en classe. Je veux dire que l’idée que nous avons de l’Intelligence est intuitive et déjà nette à l’entrée dans l’adolescence. Depuis, quand j’entends dire « C’est une personne intelligente », je reste perplexe. Je me demande chaque fois : « Que signifie ‘intelligent’ cette fois-ci ?»

J’ai lu à peu près ceci dans ‘Le Monde’ : « Prenez un ver de terre, coupez-le en quatre ou cinq morceaux que vous baignerez dans une solution nutritive adéquate, vous obtiendrez bientôt autant de nouveaux vers de terre complets et en bonne santé.» Le ver de terre a une tête qui lui permet de s’orienter ; si son centre décisionnel est faible, il n’en est pas moins facilement localisable. L’expérience qui précède prouve que chaque groupe de cellules a le pouvoir de créer un nouveau centre décisionnel. Plus un être vivant est élémentaire dans son organisation, plus il est adaptable. Pourquoi ne pas accepter l’idée, si on conduit la logique à son terme, que chaque cellule contient en elle-même le potentiel capable de faire naître un cerveau ? Cet article du Monde a attiré mon attention parce que j’ai trouvé là une confirmation de mon sentiment que notre Intelligence n’a pas son siège dans le cerveau. J’observe attentivement les personnalités dont on dit qu’elles sont de grands cerveaux et, en règle générale, je constate qu’elles sont en réalité des spécialistes, de la physique, de la biologie ou des sciences politiques. En dehors de leur spécialité, elles sont souvent démunies, parfois même sous-développées dirais-je. Demandez à leurs épouses ce qu’elles pensent de la brillante intelligence de ces hommes dont les médias internationaux louent la grande Intelligence, et vous vous ferez une idée plus exacte de la vérité.

Entre le jour de la conception et la naissance, nos cellules se multiplient et se spécialisent. Bien que toutes identiques au départ, elles se partagent les tâches entre les différents organes. J’aime comparer le cerveau à un merveilleux logiciel assisté par un puissant disque dur. Certains intellectuels sont plutôt des encyclopédies, d’autres manient les idées avec une grande agilité. Seulement, ces idées sur lesquelles ils travaillent sont rarement les leurs. Disons que vous êtes face à un universitaire spécialiste en sciences politiques, présentez-vous en homme de gauche qui défend sa propre cause, puis en homme de droite qui défend la sienne ; chaque fois vous aurez la conviction d’avoir été parfaitement compris, ceci mis à part qu’il vaut mieux ne pas demander ce que lui, l’intellectuel, en pense. Un universitaire fera un excellent rapport des deux discours mais lui-même n’en pense rien. Il est peut-être même très fier de n’en rien penser. Il prend sa neutralité pour de la sagesse ; j’interprète plutôt son silence comme une impuissance à créer des idées nouvelles et à vivre les événements avec son être tout entier, c’est-à-dire de toute son âme. Un cerveau hypertrophié va communément de pair avec un sous-développement des autres formes d’intelligence, ces dons qui permettent par exemple de ressentir les états d’âme d’autrui, de s’exprimer à travers la danse ou d’autres formes de création artistique. Donc, comment s’expriment les diverses formes d’Intelligence ? A travers la totalité du corps, car un Homme Intelligent, cela n’existe pas, il existe seulement des êtres qui se laissent habiter par l’Intelligence. C’est ce qui explique que les plus géniales de nos idées entrent en nous quand nous nous y attendons le moins, quand notre esprit est détendu, en dehors de tout effort intellectuel. Je me range à l’avis de Schopenhauer pour qui « la source des concepts abstraits réside dans ce qui est concret et objet d’intuition».

L’Intelligence est omniprésente dans le cosmos et chaque cellule de notre corps possède dès la conception toutes les qualités de l’Intelligence, comme chaque goutte d’eau de mer possède toutes les qualités de l’océan. Notre défi est de garder toutes les portes de nos cellules grandes ouvertes afin de tirer le meilleur de tous nos talents. Pour l’Homme ordinaire, les portes d’entrée principales de l’Intelligence sont vraisemblablement nos cinq sens, et notamment nos yeux. Ne dit-on pas que pour connaître le Cœur d’une personne, il faut le regarder dans les yeux ?

Il existe une méthode d’apprentissage appelée mixage phosphénique, qui renforce le potentiel du cerveau. Cette pratique consiste à fixer la lumière d’une ampoule dépolie puis à fermer les yeux et nous remémorer un poème par exemple, le temps que persiste la tache qui apparaît devant nous. L’efficacité de cette technique repose sans doute sur le fait que la lumière électrique sert de substitut à la lumière du soleil. Il est naturel que l’on doive garder les yeux grands ouverts pour laisser le soleil entrer en nous, afin de comprendre le monde.

Le savant Lyall Watson écrit en substance dans son ‘Histoire naturelle du Surnaturel’ : « Les éponges sont des organismes aux cellules différenciées : il y a des cellules de saisie qui vivent au sein de cavités et agitent des flagelles afin de créer les courants d’eau traversant les pores de l’animal pour lui apporter de la nourriture et de l’oxygène, il y a des cellules bâtisseuses, et des cellules sexuelles qui produisent des ovules et des spermatozoïdes. Transformez une de ces éponges en purée, l’éponge complète réapparaîtra et continuera sa vie comme auparavant » (Ed. Albin Michel).

Pour que cette résurrection soit possible, il faut que chaque cellule conserve tout son potentiel originel afin de s’adapter à toutes les circonstances et à n’importe quel moment de sa vie. Le secret est ici dans la non-distribution des pouvoirs, dans la polyvalence perpétuelle de chaque cellule.

Si l’organisme humain ne peut se reconstituer comme celui de l’éponge, c’est que l’organisation des tâches entre les cellules y est trop élaborée ; le cerveau a beaucoup gagné à cette évolution mais il n’est plus chargé que de certaines fonctions de gestion bien spécifiques, passablement éloignées de l’Intelligence à proprement parler. Notre Intelligence atteint chacune de nos cellules par nos sens, par nos systèmes digestif et respiratoire, et par tous les pores de notre peau. Grâce à cela, le nombre de nos talents possibles est infini et ces talents peuvent s’exprimer sans que le développement de notre cerveau soit hors du commun. Notre corps tout entier réceptionne l’Intelligence du cosmos. C’est pourquoi une enfant qui révèle un talent de danseuse n’a guère besoin de professeur.

Le cerveau est un transformateur des informations fournies par nos sens mais il est loin d’être le seul, et je pense que privilégier le cerveau aux dépens du reste, c’est courir à notre perte car les intellectuels sont trop souvent des handicapés du Cœur, et l’Intelligence du Cœur fait de l’Homme un être supérieur à l’Animal beaucoup plus sûrement qu’une hypertrophie du cerveau.

Le cerveau n’est qu’un outil et nous lui avons donné la place du Roi dans notre corps. Pas étonnant que le monde soit sens dessus dessous. Au-delà de nos ambitions terrestres, c’est le Bonheur que nous cherchons, et le Bonheur, c’est dans l’Intelligence du Cœur que nous le trouvons.



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